Nouvelle 17!! "Aube Sauvage".

Publié le par ALEKS KA

Aubes Sauvages-007

 

 

Dimanche, quelque part en Juillet.

 

Tu te fais kidnapper en pleine nuit, alors que tu venais juste de rejoindre Morphée. Il est à peine 2h au ciel quand une famille d’étoiles kamikaze dépressurise tes rêves, et t’embarque à la volée. La rançon demandée ? Aucune. Les étoiles veulent monter dans un Rabaska indien, courir les flots d’un lac sacré et se nourrir une dernière fois d’une Aube Sauvage en terre de Chimay.

 

Mais c’est quoi encore cette histoire ? tu penses. Et tu as raison, les étoiles sont désorientées cette année. Après la radicale punition que le Soleil leur infligea (et qu’elle devait bien avoir mérité soit dit en passant, car si tu penses le contraire, ça se voit  que tu ne connais pas le dixième du potentiel d’aberration dont sont capables ces pures calamitées! Enfin.), il fut décidé de les congédier éternellement de son éveil, les contraignant à travailler sempiternellement, loin de leur Soleil salvateur, dans un noir perpétuel…

 

Mais à ce régime, les étoiles punies allaient tout droit à la mort, châtiment qu’elles jugeaient démesurément disproportionné par rapport à leur attitude, qu’elles admettaient être certes parfois déplacées (tu parles !). Toutefois était-il vrai que sans énergie solaire, leur étincellement s’amenuisait, leur puissance mourait, il n’était plus question que de quelques années avant que leur lumière ne s’éteigne tout de bon. C’est alors que leur vint une idée de sauvetage un peu olé olé (bien tiens !), mais cette fois capital pour perdurer. Ayant entendu parler des activités extra-solaires d’une réserve végétale et animale en terrain Belge, les étoiles se sont organisées en famille pour une mission kidnapping un peu spéciale. Le but, se recharger les batteries clandestinement auprès d’un levé de Soleil organisé pour des touristes amateurs de surréalisme. Et grâce à toi, et ton inénarrable besoin d’aider les peuples opprimés, tu as été choisis comme victime. Car oui, les étoiles kamikazes se considèrent comme un peuple très fortement opprimé depuis le châtiment infligé par le Soleil himself.

 

De toute façon, quoi que tu puisses en penser, tu n’as guère plus le choix. Te voilà en route pour une aube sauvage organisée sur le lac sacré de Virelles en terre de Chimay, accompagné de 10 étoiles kamikazes en tenue de camouflage et de leur vaisseau lunaire, qu’elles font pour l’occasion rouler sur terre, dans un souci de discrétion (pour changer). Car bien que le Soleil se lève partout, l’aube sauvage que tes serial-kidnappeuses étoilées ont choisie pour leur tour de passe-passe solaire est à plus de 100 bornes de chez toi. Youpi, tu penses alors à peine cyniquement, quand tu te fais tirer de force de ton lit par une étoile plus musclée que les autres.

 

A présent pour toi, les cieux défilent, la route aussi, les arbres fusent, la brume t’aspire. Tu bois le décor, enfle ton thorax du froid que tu absorbes sans choix, maintenant que te voilà flanqué prisonnier au fond de leur tanière vrombissante à forte allure. Tu décides alors d’opter pour une sage alternative, celle de ne plus résister. Faire ce que l’on te demande de faire, afin d’en finir au plus vite avec tous ces récits de représailles célestes qui te dépassent un chouille, il faut bien l’avouer.

 

Une fois arrivée au point de rendez-vous sous la libellule géante, tu ne croises qu’une femme enroulée dans une écharpe chaude et ensevelie sous un sac-à-dos monstre. Et là, tu te dis, « non, c’est qui encore celle-là ? ». Mais « celle-là », comme tu décides de l’appeler, c’est Valentine, la détentrice des clefs sacrées de l’Aube Sauvage mon vieux, rien que ça. C’est elle qui va ouvrir la voie du sanctuaire, sur cette mystérieuse rive du lac où « tout » va se passer. Et Valentine, en te voyant débarquer, son premier réflexe est de te demander si c’est toi le missionnaire parano qui a réservé pour 10, alors que tu n’es que tout seul. Evidemment, tu n’es pas forcément au parfum mais comme tu n’es pas le dernier des idiots, tu assures tout de même le coup en te décidant à lui parler. Et comme ça, entre quelques honteux bégaiements liés au stress et une famille entière de tremblements liés au froid ambiant qui te cristallise la chaire, tu te résous à tout lui déballer. Ton kidnapping by night, les étoiles opprimées, leur châtiment céleste puis bien sur, leur nécessité absolue de revoir l’aube une dernière fois, pour ne pas mourir trop vite.

 

Et là, tu as de la chance. On peut dire que ton charme naturel joue en ta faveur, et fait même beaucoup rire Valentine. Tu te dis sur le coup que tu en as de la veine ce coup-ci et tu as bien raison, pourvu que ça dure. Tu profites alors de l’occasion inespérée pour présenter tes « tortionnaires » cosmiques qui se dévoilent d’un coup, sans interférer à tes volontés. Plus déboussolée que littéralement incrédule, Valentine acquiesce étrangement vite, avant de dire d’un ton tout de même inquiet : « bon , ben si tout le monde est là, on va pouvoir y aller hein ? ». Ce qui a pour effet de te faire prononcer malgré toi un « ok » un peu trop sec, trahissant ton humeur noire. Normal. Ce n’est pas tous les jours qu’on se fait enlever par une mafia céleste, afin de leur permettre un  sauvetage occulte sur les rives d’un lac sacré. Mais bon, tu tentes quand même de te reprendre pour ne pas perdre la face, car tu ne la mènes vraiment pas large quand Valentine te montre le Rabaska indien, canoë outrancièrement longiforme sur lequel la « chose » va se passer. À sa vue pourtant, là, bêtement, tu te fais ton film parano, en bon flippé du genre. Tu as toujours eu peur de l’eau et te répètes sottement que tu vas mourir noyé au fond des limbes ensorcelés, mais là, et tu le sais d’ailleurs, tu déconnes to-tale. Enfin. Tant pis pour toi si tu préfères flipper. Maintenant tu vas chercher les pagaies et suivre la chef de file avant le décollage. Et plus vite que ça.

 

Il fait encore bien noir. Les étoiles qui t’accompagnent ne projètent aucune lumière, celles qui sont encore au ciel non plus. Il fait aussi vraiment très froid au bord des flots, et toi, tu n’as pensé qu’à prendre un fin tee-shirt sans manche pour aller avec ton bermuda. Tu te dis que tu vas te choper la crève et tu as raison, mais tu n’avais qu’à y penser avant hein…

 

Avec les métamorphoses du ciel qui se prépare aux couleurs du jour, se dresse une deuxième brume plus épaisse et opaque, que tu peux maintenant voir s’ériger tel un gardien ténébreux à plusieurs mètres de l’eau. Tu as l’impression de regarder les nuages tomber sur le rivage, enseveli. Tu commences à divaguer et quelques-unes de tes plus irrationnelles pensées, surenchéries par le silence implacable de cette ambiance d’outre-tombe, te glacent carrément les os. À moins que cela ne soit simplement le froid humide des eaux stagnantes, tu ne sais plus.

 

Bon. Il est 4h50. Le soleil ne va plus tarder. Tout est prêt. Tu n’as plus qu’à monter dans le Rabaska et la traversée brumeuse d’une rive fumante sera irréversiblement lancée. « Toi le premier » dit Valentine. Et les étoiles missionnaires te suivent, sans faire de contrepoids, tu apprécies. Tu prends la pagaie et c’est parti, tu entames ton périple en sillonnant les eaux dormantes du lac, et sans frémir. Pour la première fois et contre toute attente, tu te dis même que l’atmosphère est réellement incroyable. Et là, devant un spectacle qui te dépasse carrément, tu te sens partir, et loin… Oh oui, loin.

 

Le Rabaska glisse en douceur, effleurant l’absolu d’un silence inébranlable. L’univers entier semble naître devant tes yeux, que tu ouvres sans plus fermer, subjugué par le somptueux d’une nature que tu avais depuis trop longtemps oubliée. Tu te laisses maintenant totalement enivrer par l’harmonie du lieu et parcours la brume épaisse sans te soucier de l’inconnu. Tu ressens une fragilité qui t’échappe, et file, libre, au gré des flots.

 

Ce que tu vois sortir de la brume t’émerveille, te questionne et t’ensorcelle tour à tour. Tu te surprends à te croire dans le ventre d’une Mère universelle, en présence de tous ses autres enfants prêts à naître d’une seconde à l’autre. Tout est blanc, laiteux, sibyllin. Tu ne vois ni devant, ni derrière toi, tout juste le bout du canoë. Tu auscultes pourtant un décor immaculé, dans un souffle que tu retiens, de peur de faire vaciller cette vision qui te séduit, effroyablement. Tu te glisses au sein d’une toile d’impressions vibrantes, qu’un artiste errant des temps derniers aurait créée grandeur Nature. Tu te surprends à fermer les yeux une seconde ou deux, et ne plus reconnaître les lumières quand tu les rouvre, ni les couleurs.  Tu vogues sur une terre qui te dévoile ses secrets dans un présent plus que parfait. Ton regard toujours enfoui dans cette brume disparate surnaturelle, de plus en plus épaisse à mesure que tu dérives vers le centre du lac, tu intensifies la portée de tes visions du mieux que tu peux. Jusqu’à ce que tu perçoives des ombres comme flotter au sein des brumes. Des silhouettes, grandes, biscornues, gardiennes. Mais des odeurs aussi, des cris, une musique invisible, auxquels tu t’abandonnes totalement. La Nature accompagne l’éveil d’un Soleil qui te parvient progressivement par bribes de chaleur et de lumière. La brume elle-même est sujette à des transformations perpétuelles. Chaque matin tu te dis, chaque matin, voilà la danse de l’éveil. Tu ne penses même plus aux coups de pagaies, que tu donnes maintenant plus naturellement qu’un indien. Tu écoutes, tu sens, tu ressens. Tu as oublié la raison de ta venue ici, préférant ne plus penser à rien et tu as bien raison. Tu ressens un frisson te parcourir l’échine lorsqu’une centaine d’oiseaux s’élèvent ensemble. D’un coup. Puis plus rien. Au travers du silence, tu cherches quand même. À force, tu entends presque l’élévation du Soleil se faire d’elle-même, douce, soyeuse, surréaliste. Tout doucement, la lumière continue de s’élever, et toi, tu te laisses aller, de plus en plus loin. Loin de la ville, de ta vie, de tout.

 

Tu exultes.

 

Les étoiles, toujours présentes avec toi dans le Rabaska, semblent en faire de même. Mais lorsque le Soleil se montre de trop en revanche, elles se cachent, emplies d’une triomphante victoire, celle de leur lumière regagnée.

 

Étincelantes malgré le jour qui s’affirme maintenant quasi entièrement, les 10 étoiles, qui t’ont amené ici pour franchir leur sort, t’ont affranchi du tien. Ensemble, elles virevoltent et s’enflamment devant toi, comme pour te montrer l’étendue magique de leurs éclairs ou te remercier, tu te demandes. Mais incapable de soutenir de si vifs rayonnements, tu te masques les yeux. Les étoiles prennent alors de l’altitude et détalent vers l’Ouest, avant que le Soleil ne les rattrape. Quand tu rouvres les yeux, tu ne perçois plus qu’une ligne scintillante filer par-delà les cieux, à l’opposé du Soleil. Sacrées truandes, tu penses. 

 

À cet instant, alors que tu te dis que tout cela n’était en fait qu’un rêve, tu entends une voix te dire : « Tu es bon pour partir en quête du Castor sacré maintenant on dirait ? ». Tu reconnais la voix de Valentine qui se tient derrière toi et que tu avais complètement oublié depuis le premier coup de pagaie. Tu te retournes, abasourdi, mais tu ne dis rien. D’un geste de tête, tu acquiesces et décides de te laisser guider.

 

Etourdi par tant de grâce, ton regard intérieur tourné vers l’ailleurs, tu te laisses porter vers une rive luxuriante. Tu descends du Rabaska en dernier, proposes machinalement de lui porter son sac, et ensemble, vous vous enfoncez dans une richesse naturelle outrancière, sur les traces du Castor sacré. Tu as l’impression que tes pieds te portent au-dessus du sol. Tu planes. Les arbres que tu vois, tu les entends respirer, pousser, vivre. Quand tu t’aventures dans une broussaille inextricable, tu as peur de blesser les « bras-branches » en les poussant de ton chemin. Et quand Valentine te propose de t’asseoir, boire une boisson chaude au milieu d’un champs sacré, tu préfères t’assoire sur une souche d’arbre que de laisser ton emprunte dans les hautes herbes. Tu ressens la présence de chaque brindille, de chaque fleur si intensément, que cela te freine dans chacun de tes mouvements. Tu te sens tellement gêné de devoir écraser le moindre brin d’herbe pour avancer que tu en fais rire Valentine, qui t’a à la bonne, il faut croire. Elle t’offre de quoi te ressourcer sans te dire de quoi il s’agit, et quand elle te dit « bois », tu le fais, simplement.

 

Puis la marche reprend, et toi tu l’entreprends de ton mieux, lentement, pour déplacer le moins de branchages, tout en les caressant. Quand tu passes devant des arbres rongés, qui ne tiennent parfois plus que par le bout d’une écorce, Valentine t’explique qu’il s’agit là du travail nocturne du Castor pour insuffler de nouvelles forces à la terre. Sans ses travaux de restructuration, la forêt serait privée de lumière car trop dense, et s’étoufferait d’elle-même. Grâce à lui, les rayons du Soleil parviennent à se dissimuler dans chaque courbe que le castor façonne, se glissent au travers de chaque porte qu’il ouvre. Tu te prends soudain pour un enfant qui découvre le monde, et tu t’enivres des sensations qui te viennent dans un effluve d’extase. Quand tu passes devant la tanière fabriquée du castor, tu observes la méticulosité de son œuvre, que tu qualifies carrément de création d’art. Chaque brindille est assemblée pour former une courbe parfaite et monumentale, le protégeant mais aussi lui permettant de se fondre et de disparaître, littéralement. Tu en es presque jaloux.

 

Quand tu traverses un « Octuplet », Valentine te le fait remarquer car tu n’y avais pas prêté attention. Cet arbre est si vigoureux qu’il a su faire jaillir huit arbres de son seul tronc. Lorsque tu le remarques, tu décides de rester seul, à le toucher, le sentir, le prendre dans tes bras, comme pour mieux le comprendre. Tu agis sans penser, et n’entends pas de nouveau Valentine que tu fais mourir de rire. Mais là, toi, tu te sens vivre à un point… Tu es tellement proche de cet arbre que tu sens battre ton propre coeur dans un de ses troncs, à moins que cela ne soit le sien, tu ne sais plus.

 

La ballade se poursuit, entre magies et enchantements, et quand tu te mets à pleurer des larmes d’un bien-être que tu ne reconnais pas, Valentine te propose de rejoindre le Rabaska. Dans une semi-conscience des plus confuses, tu reprends donc ta place dans le canoë, et à peine sorti du fourré dans lequel vous aviez pénétré, l’ampleur du lac t’apparaît à nouveau, mais transfigurée. Le Soleil levé, la magie de l’aube évanouie, tu es stupéfait. La brume s’est évaporée, quelques oiseaux peuplent déjà en famille les eaux calme du lac, que tu vois enfin apparaître dans son entièreté. La lumière te fait alors découvrir une autre réalité. Les couleurs ont eu le temps de se contraster, le Soleil d’épanouir une Nature alors endormie, et la faune de peupler l’ensemble de la flore. Tu en es médusé.

 

La ballade touche à sa fin, et Valentine te propose de prendre un petit-déjeuner face aux champs de verdure du domaine, en dehors de l’eau. Tu dis oui, tu es affamé. Tu laisses le Rabaska attaché à la rive avec une sorte de pointe au cœur, et des milliers d’images à l’esprit. Tu restes encore quelques instants seul, face à l’eau. Face à toi-même. Il te semble t’envoler encore un peu, soufflé par une brise qui vient elle aussi de naître. Il est 8h du matin, mais pour toi, c’est déjà une autre journée. Tu prends alors le chemin du domaine, te retournant une dernière fois comme pour te prouver que tout ça fut vrai.

 

Tu traverses le domaine, ses champs, ses fleurs, ses constructions de bois, ses patios, et arrive à la table garnie. Valentine t’y attend avec un sourire et te demande si « tu es plutôt thé ou café ? ». Tu souris et lui dis qu’aujourd’hui tu seras ce qu’il y aura. Tu attends qu’elle revienne, et lorsqu’elle pose cafetière et théière débordantes et fumantes, tu souris. Tu tentes de ne pas te jeter sur tout, comme ça, d’un coup, mais tu ne contrôles rien. Tu dévores tout ce qui te passes dans l’assiette. Pains, croissants, couques au chocolat, beurre, confiture, pomme, banane, orange, café, thé, nutella. Tu te sens sauvage à ton tour. Tu échanges quelques mots avec Valentine, qui te prévient de son départ et lorsqu’elle te quitte pour ranger le canoë, tu décides de rester là. Un temps pour toi, indéfini. Tu passes la matinée à te réchauffer au Soleil, puis la suite à sonder les jardins contemplatifs du domaine. Tu t’y promènes pour t’y perdre, et tu y arrives très bien. Quand le Soleil amorce sa retombée, tu penses à rentrer, toi aussi. Mais comment ?

 

Tu te dis sans pâlir que tu auras le temps d’y penser sur la route, que tu entames à pied en flottant, l’esprit léger. Tu regardes le ciel et tu repenses aux étoiles privées d’éveil. Tu te dis qu’il y en aura bien d’autres au ciel qui pourront te guider, l’espace d’un scintillement.

 

Tu ne comprends rien à ce qu’il vient de t’arriver, mais ce genre d’expérience saura te revenir quand tu en auras le plus besoin, tu peux y compter.

 

Et si tu veux y retourner par toi-même, tu pourras le faire seul maintenant que Valentine t’a laissé une note avec l’adresse du domaine. Tout en marchant au bord de la route qui longe la forêt, tu cherches dans ta poche et dans un soupir de soulagement tu te dis : Trop-cool… 

 

                                                                        *

 

Aquascope de Virelles à Chimay

42 Route du Lac.

http://www.aquascope.be/activites/aubes.html

 

À bientôt j’espère ?

Valentine.

 

 

                                                                        *

 


Publié dans Aube Sauvage

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Duchinois 16/09/2010 12:40


Je l'ai trouvée ...


ALEKS KA 21/09/2010 09:56