Nouvelle 16!! "Propagation des paramètres du paranormal".

Publié le par ALEKS KA

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   Dans ce rapport, il est clairement établi que Mademoiselle Alabama White n’a respecté aucune de nos conventions fondamentales. Les Règles d’Apparence, Communication, Raison, Travail, Dette, Médicamentation et j’en passe, ont toutes été violées. Probablement s’est-elle cru bon d’agir comme l’enfant capricieuse et irresponsable qu’elle devait être avant qu’elle ne quitte notre chère planète pour…

   Objection votre Honneur ! Maître Turnip n’a pas à émettre de jugement personnel. Je vous demanderai de bien vouloir ne pas tenir compte de ce dernier propos calomnieux. 

 

La tribune du jury ressemblait à un théâtre d’automates, chacun des douze membres tournant leur tête au même moment pour fixer l’appréciation du juge suprême.

 

   Lancement du scan cérébral. Cryptage des secrets. Vérification des mots difficiles. Objection… » dit le juge en laissant courir sa phrase, immuable.

 

Depuis sa dernière mise à jour, le robot-juge adoptait un raisonnement aléatoire qui faisait l’unanimité auprès de tous les membres du jury. De ce fait même, ils n’avaient plus à émettre de jugement mais seulement à confirmer le choix du Suprême, ce qui était nettement moins fatigant. Depuis ce jour donc, où leur présence devint finalement inutile, ils furent remplacés par une série d’automates identiques, prévus pour réagir en parfaite synchronie avec lui. Leur nombre n’avait pas pour autant été diminué, le Suprême ayant manifesté une volonté sans appel quant à l’importance de garder un jury à sa cour, démontrant par la suite qu’une justice sans visuel démocratique ne pouvait pas fonctionner. 

 

Les secondes qui suivaient les paroles codées du Suprême étaient en général vécues comme le silence d’avant le couperet. Dans un blanc chargé d’angoisse et de stupeur, résonnait dès lors le déclic froid et électronique, signal de l’affichage de la sentence du juge. Et cette fois-ci, la salle d’audience put lire sur les larges murs vidéos :

 

« Accordée. »

 

À peine le mot fut-il affiché, qu’un robot se déplaça au bas des pupitres des deux parties et fit résonner quelques secondes de sons de foules, d’acclamations et d’applaudissements grandiloquents, sur une musique Wagnérienne flamboyante. Ainsi était convenu l’habillage sonore des interventions du suprême pour le mot « accordé ».

 

   Merci votre Honneur » lui répondit la défense, avant de se rassoire.

 

En se tournant vers sa cliente, l’avocat de la défense lui adressa un clin d’œil discret qui se voulait rassurant. Conneries de robots-juges à raisonnement aléatoire, pensait-il néanmoins.

 

   Toujours est-il, reprit l’accusateur, que Madame White a violé un nombre considérable de règles élémentaires et fondatrices de la cité. Les seulesgarantissant une stabilité et une harmonie profondes entre nos peuples. Par son comportement insaisissable et chaotique, les prémisses d’un mouvement contestataire et dévastateur pourraient jaillir en nos terres, grandir et se propager plus grandement encore au sein de toute notre planète ! Nos jours heureux pourraient ainsi vite connaître le plus grand des périls et ce, entièrement par sa faute. Aussi, je trouve capital de mettre un terme radicalaux agissements de l’accusé en la déclarant coupable des faits qui lui sont reprochés. Comportement et apparence illicite, et communications prohibées sont bien ici la preuve flagrante de sa culpabilité.

   Affirmation des attitudes infantiles. Propagation des paramètres du paranormal. Contemplation du nombril » intervint curieusement le robot-juge dans un silence interrogateur.

   Exactement votre Honneur » lui répondit l’accusateur comme s’il prétendait lui répondre, un sourire niais de principe aux lèvres.

 

Alabama White était assise non loin de son avocat et se tassait sur elle-même depuis le début de la séance. Les mots « accusé », « crime », « victime », « coupable » la tétanisaient. Son halo lumineux qui entourait l’ensemble de son corps, passait du rouge sombre au noir par intermittences saccadées. D’ordinaire de couleurs beaucoup plus paisible, son enveloppe de lumière reflétait le stress qu’elle éprouvait depuis son arrivée. Elle sentait bien malgré tout son avocat tenter de faire son possible pour la rassurer, mais les procès à résultantes aléatoires avaient ça de vrai que tout pouvait arriver. Et dans son cas, cela n’avait rien de rassurant. Elle risquait aux vues de ses chefs d’accusation certainement bien plus que ce qu’elle n’avait réellement fait. D’ailleurs, qu’avait-elle fait pour en arriver là ?

 

   Récapitulation chronologique des faits, je vous prie, Maître Turnip ? se fit entendre le Suprême.

   Les voici votre Honneur. Tout d’abord, Madamoiselle White ici présente, à peine âgée de 17 ans lorsqu’elle repose le pied sur « sa » planète de naissance, notre planète, nous revient auréolé d’un accoutrement prohibé. Regardez-là ! Entourée de faisceaux de couleurs qui changent sans que l’on ne comprenne pourquoi, elle s’impose clairement comme supérieure et soumet directement le peuple à subir jalousie, crainte, et peur. Il est alors évident que cette jeune fille déambule parmi nous sans aucune connaissance du guide pratique et fondamental de nos lois sur l’Apparence, ce qui en soit est déjà illicite, nul ne devant ignorer la Loi. Et oser se mettre en avant de la sorte n’est pas le seul de ses délits. À peine sortie de l’aérospace, elle se met à provoquer une Communication I-LLé-GALE auprès de nos concitoyens Mr. V., policier, Mme S., retraitée, et Mme L., commerçante. Comme chacun le mentionnera en effet, Madame White, dès le début de la Communication, n’a pas respecté le Protocole. Ils dénoncent tous la volonté ferme et définitive de l’accusée de vouloir rester campée sur ses positions réfractaires, ne partageant jamais celles de ses victimes. Il est inutile de rappeler dans ces murs, sauf peut-être pour Mademoiselle White, qu’il est I-LLé-GAL de ne pas être en accord avec son interlocuteur. Enfin, Madame White ne devait manifestement pas avoir tous ses niveaux de Raison à jour, ni, de toutes évidences, avoir lu « L’Harmonie Divine en société», pour ouvrage d’apprentissage obligatoire pour tout citoyen, relatant les comportements sociaux à adopter sur notre planète et, soit dit-en passant, modestement accompli par votre fidèle et dévoué moi-même. Car, pour rappel, l’ensemble des règles qui nous unissent tous heureux et paisible repose, en premier lieu, sur l’accord sys-té-ma-tique d’avec les propos de nos semblables, tout comme en l’absence to-tale de désaccord ou de mise en doute de son interlocuteur. Mademoiselle White, ne jugeant pas utile d’observer nos Lois, a donc irrémédiablement provoqué une chute I-LLé-GALE de ses niveaux de Vie, faisantaccroître d’une traite son niveau de Folie et, aussi dramatique soit-il, intervenir en urgence les services psychiatriques spécialisés pour un Internement immédiat. Et fatalement… De désillusion en désillusion, nous en vînmes naturellement au pire. Madame White, n’ayant aucun stock d’Argent sur elle pour payer ses soins, nous dûmes lui créer une Dette. Et dois-je l’avouer, à partir de là, tout s’est accéléré. Cette Dette lui provoqua une horrible arrivée de Stress, qui lui fit perdre de nouveau perdre une énorme part de sa Raison, ce qui accrut de plus belle ses points de Folie, jusqu’à ce qu’arrive la Migraine, qui nécessita de nouveau un internement spécialisé et une sérieuse Médicamentation,afin de lui éviter tout développement de Tumeur au cerveau, qui lui aurait alors ôté définitivement tout espoir de retrouver l’ensemble de ses points de Vie. ET… Comme si cela ne suffisait pas… Mademoiselle White n’ayant toujours pas eu le temps de gagner de l’Argent en trouvant un Travail, nous dûmes tragiquement lui enfler de nouveau sa Dette, ce qui n’eut pour résultat qu’un ensemble de dramatiques retombées, vous pourrez facilement l’imaginer votre honneur. En bref pour l’audience, elle devint rapidement aux yeux de notre civilisation Folle et Dangereuse. Et pire encore… Comme si cela était possible me diriez-vous ? Suite à son arrivée chez nous, je crains maintenant l’émergence de la Décadence. Imaginez donc où en serait notre société pourtant si parfaite si, sous l’influence d’un tel fléau de marginalité frauduleuse, certains de nos concitoyens se laissaient berner par une hors-la-loi de la sorte, pour ne pas dire une « sauvage »! Votre honneur, suite à l’ensemble des citations regroupant les faits les plus marquants du passage désastreux de l’accusée, la partie civile attend de ce jugement que la coupable soit sur le champ…

   Objection votre Honneur ! 

 

Alabama White venait de perdre connaissance sur le banc des accusés, altérant son halo d’une fade couleur terne et grisée autour de son corps inerte, gisant au sol. Son avocat interrompit la plaidoirie par réflexe. Sa cliente était plus qu’une affaire. Il comptait bien avoir l’occasion de rétablir un semblant de justice depuis trop longtemps évanoui sur cette planète maudite.

 

Et le Suprême intervint. Soumis à son habituel désordre verbal, on attendrait jusqu’à l’infâme passage musical et applaudi du robot-foule, pour en connaître l’ordonnance finale.

 

   Réparations des fuites de mémoire… Recyclage des redondances paramétriques… Objection… » retentit le juge en faisant courir une attente figée…

 

« Refusée. »

 

Alabama White venait juste de rouvrir un œil, nimbée d’un halo lumineux à peine moins blafard quand le robot-foule diffusa les sons glorifiant l’intervention du Suprême sur la musique appropriée au jugement. Ce furent les chœurs funestes du Requiem de Mozart qui retentirent cette fois-ci quelques secondes, le temps de laisser s’afficher publiquement le mot « refusé ».

 

   ­Bien, reprenons, enchaîna l’accusation. Par la suite, Mademoiselle White a …

 

Il arborait un sourire effronté vantant l’émail de ses dents autant que la démesure de son ego. Droit comme un tout petit i, il cachait mal son aigreur d’être si petit. Il crachait en parlant, en parsemait sa cravate courte, relevait ses cheveux gras de ses deux mains rabougries pour les coller en arrière, et toisait l’accusée de ses deux minuscules yeux trop rapprochés. Sa robe d’avocat était bien trop vaste pour lui et l’odeur âcre de son parfum bon marché, mêlée à sa débordante transpiration devenait juste écoeurante. Alabama White en avait la nausée. Sa tête lui tournait, ses mains tremblaient, de violentes sueurs froides lui parcouraient l’échine de haut en bas. Son entière enveloppe de lumière à nouveau fanée reflétait le pire désarroi. Elle ne savait même plus pourquoi elle était là, juste qu’elle allait payer pour quelque chose et que ce serait comme ça. Son avocat, lui, se préparait mentalement à une offensive des plus radicales, quand le vent eut enfin l’air de tourner. Et le Suprême coupa net l’accusateur.

 

   Initialisation des monogrammes … Inversion des affirmations alternées…

 

Il fit retentir froidement une sonnerie électrique qui stoppa sec la plaidoirie de l’accusation, comme un changement de combattant en pleine bataille. Puis le juge leva ses deux bras en l’air, replia celui du camp de l’accusation, tout en gardant tendu celui dirigé vers la défense.

 

   Parole à la défense » fit-il résonner à travers toute l’audience, impassible.

 

L’avocat d’Alabama White avança dans l’arène comme un gladiateur. Ses cheveux longs et grisés savamment emmêlés pour qu’ils bouffent comme une couronne autour de sa tête, le rendaient absolument saisissant. Maître Turnip, soudain terriblement embarrassé, préféra vite retourner s’asseoir, caché au plus profond de sa trop spacieuse robe. Alabama White resta alors plus seule que jamais sur le banc des accusés. Il lui semblait devenir aussi fragile qu’une souris piégée dans une tanière de félins acharnés. Elle respirait pourtant profondément, comme si l’appel d’air allait pouvoir changer la donne, sans plus quitter des yeux son avocat. Son halo tentait de reprendre force et brillance, passant d’un anxieux gris sombre à un timide bleu opalin.

 

   Votre Honneur, entama-t-il, je tiens à vous remercier pour votre clémence temporelle. Puisque la parole est désormais à la défense, voici de quoi elle retournera. Je me chargerai de vous démontrer comment Madame White ici présente, s’est retrouvée acculée dans un monde qui lui était devenu étranger, sans plus aucun autre repère vital que celui de son cœur et de son propre ressenti. Bien que ces deux notions furent éradiquer par nos récentes lois sur « L’Harmonie Divine » que mon confrère à bien voulu écrire pour notre Etat, je me ferai tout de même un devoir de vous amener à comprendre comment, suite à un léger flottement ponctuel dû à n’importe quelle adaptation en milieu inconnu, le  comportement de ma cliente, légèrement inhabituel aux vues des habitants de cette planète, s’explique finalement très naturellement. Je vous propose donc, à présent, de visionner les enregistrements de son arrivée jusqu’à ses premiers émois considérés comme délits, pour appuyer l’ensemble de ma plaidoirie. Je remercie à ce titre le département de la télésurveillance, tout comme l’intégralité des services secrets de la ville, sans qui nous n’aurions pu avoir de si parlantes images.

 

Maître Charles Foster York, l’avocat d’Alabama White, maîtrisait l’audience comme un véritable chef d’orchestre. Il levait un bras, puis l’autre, parlait avec dignité, le front haut, sa couronne de cheveux grisés rajoutant une touche presque divine à l’ensemble de sa prestation. D’un geste élargi, il créa une toile virtuelle qu’il fit monter jusqu’au plafond voûté du tribunal, afin de créer un espace de projection accessible pour tous, audience, jury et robot-juge confondu. Puis, dans un geste presque sensuel, il commanda d’une main le lancement du film.

 

   Si vous le voulez bien, maintenant, mesdames et messieurs, la projection peut commencer.

 

Le film partit et l’ensemble de l’audience put admirer, sur le grand-écran virtuel surgit face à eux, des images de l’atterrissage d’une navette spatiale, depuis son entrée dans l’atmosphère jusqu’à son arrêt total en piste et l’ouverture de ses portes latérales. Plusieurs personnes en descendent et quand vient le tour de Mademoiselle White, le cadrage se ressert pour la suivre en plan moyen sur la suite de ses trajets. Fonctionnant par commande vocale, l’avocat pouvait à volonté jouer des cadrages ou des divers fonctions virtuelles du film, pour alimenter sa plaidoirie.

 

   Comme nous le voyons ici, Madame White descend de sa « navette scolaire », posant ainsi le pied sur notre planète, son ancienne « terre de naissance » rappelons-le. Fraîchement diplômée en « langage des couleurs », aptitude qu’elle découvre au cours de ses 11 dernières années passées au sein de sa « planète d’étude », elle rentre parmi les siens. Si un halo de lumière reflète son humeur et ses énergies désormais, c’est qu’elle a accumulé assez d’expérience et de vertu pour faire partie des êtres évolués de notre système intergalactique, ne percevant la vie qu’au travers de sondes colorées, symbolisant de grandes valeurs, pourtant oubliées depuis fort longtemps par chez nous, comme l’altruisme, l’entraide et la liberté. Ce n’est donc pas dans un souci d’égo surdimensionné qu’elle arbore une stature nimbée, mais bien car, veuillez apprécier l’image, l’aura de son esprit ne peut faire autrement que de « briller ». Poursuivons maintenant par cette séquence. Après tant d’années d’absences, elle devrait naturellement éprouver une joie sans nom à l’idée de rentrer « chez elle » n’est-ce pas ? Or, comme nous pouvons l’observer sur ces images, son trouble est pourtant d’un tragique réel. En ouvrant les yeux sur ce qui aurait dû lui rappeler tant de doux souvenirs, elle n’y reconnaît rien. Et à juste titre, car tout fut modifié seulement un an après son départ. Infrastructure abyssale, architecture pharaonique, construction céleste, réquisition et annihilation des terrains vierges, naturels et sauvages, refonte du sol et des sous-sols et j’en passe... Regardez donc en arrière plan l’ensemble de ce décor artificiel, et tentez de vous rappeler celui des temps passés? N’avons-nous pas l’air de ressembler à de vraies pièces vivantes sur un échiquier inutilement trop beau pour être vrai ? Et dans le fond de l’image, percevez-vous la méfiance des regards dont est sujette notre pauvre et perdue Alabama White ? Enfin, regardez bien cette séquence suivante. Que penseriez-vous si vous étiez à sa place? Perdue, bouleversée, probablement en demande de réconfort ou de simple échange humain afin de rendre intelligible ce que vous ne comprenez plus… En zoomant sur son visage d’ange, nous ne saurons être qu'ému par son affliction dramatique.

 

L’avocat mis le film en arrêt sur image. L’audience entière pouvait admirer un plan serré sur le visage triste de l’accusée.

 

   Mesdames et messieurs, tentons de nous rappeler le grand changement l’année suivant son départ, il y a déjà 10 ans. Le changement de pouvoir, de lois, d’architecture… Vous souvenez-vous quelle était votre émotion lorsque nous découvrîmes, du jour au lendemain, la portée planétaire de ces brutales modifications ? Et pourtant, nous, nous avons pu assister aux constructions et débats parlementaires qui accompagnaient l’émergence de ce nouveau cycle. Madame White, elle, en revanche, n’eut qu’une seconde d’attention pour intégrer l’ensemble significatif de notre nouvelle régence. Et pour elle, ce fut le choc.

 

La vidéo repart. Alabama White, désemparée, marche sans espoir au cœur de la cité. Elle voit un homme, un policier. Elle s’en approche et lui parle, l’air inquiet.

 

   D’ailleurs, si nous regardons de plus près lorsqu’elle s’adresse au premier des plaignants, Monsieur V., policier, nous parvenons bien à ressentir son angoisse, son désaccord et sa colère, aussi, très probablement, d’apprendre la véracité d’une telle transformation. Comment ne pas remettre en cause sa parole, et se dire « non, ce n’est pas possible »… Ce n’est d’ailleurs probablement pas contre Monsieur V. qu’elle oppose ses arguments, mais bien à l’ensemble des vérités qui lui sont communiquées. Oui, Madame White contient en elle quelque chose qui pourrait ressembler à une rage illégale, très certainement, mais revenons en aux faits. Elle ne fait que converser, comme nous le faisions sous l’ancien régime. Avant, discuter voulait encore dire échanger des propos, générant l’accord OU le désaccord de son interlocuteur… c’était encore légale rappelez-vous ? De la même façon, à son époque n’existait aucun niveau de Vie, Raison, Apparence, Communication, sur lesquels nous pouvions être notés et jugés, il n’en existait tout bonnement au-cun.

 

Approchant de la fin de sa plaidoirie, l’avocat se tourne vers le robot-juge, faisant disparaître le grand-écran virtuel d’un geste presque invisible.

 

   Votre Honneur… Nous n’implorons que la clémence de votre jugement pour une citoyenne perdue qui ne demande qu’à rejoindre sa planète d’origine. Mademoiselle White la première ne demande qu’à apprendre l’ensemble de ces nouvelles conventions, afin de pouvoir vivre sereinement en compagnie de ses ancêtres. Quel être pourrait rejeter une telle demande, votre Honneur… La Justice ne pourra qu’entendre mon appel, le pourrez-vous également ?

 

À cet instant, une légère brume s’évapora du grand Suprême. Des applaudissements se déchaînèrent soudainement en provenance du robot-foule, et les deux musiques représentatives des mots « accordé » et « refusé » entamèrent ensemble, dans une cacophonie criarde impromptue, un mixage odieu du plus funeste des chœurs Mozartien, avec quelques unes des mesures les plus flamboyantes d’une partition Wagnérienne. Signe certain d’un dérèglement total jamais encore survenu auparavent. Que faire. Une vague odeur de rouille et de plastique fondu se dispersa comme un fumet peu ragoûtant, mais personne ne semblait en modifier son comportement immuable. Personne n’osait émettre ne serait-ce qu’une simple pensée subversive à l’encontre d’un malaise pourtant évident. Puis, dans une ambiance mécaniquement surchauffée, en crise électrique, le Suprême prit la parole. Des sons en sortirent, des interférences et une phrase aussi, encore plus trouble et complexe que l’ensemble de toutes ces dernières interventions aléatoires.

 

   C’était bien avant CRRR… transforme en robot et que mes synapses CRRR… chiffres. Je me rappelle CRRR… choix, le libre CRRR… justice pour tous, l’égaliCRRR… la fraternité, et cette CRRRberté fondatrice d’une CRRR. CRRR. CRRR. Révision des monogrammes investis. Parachutage de données anoblies. Résiliation des juxtapositions éphémères et motivées. Ajustement totalitaire paraphe 1 alinéa 65, dépôt 18, versus b. Contingence à défragmentation usitée numéro 2, 3, 4, 5, 7, 9, 15, 6, 17, 22, 78, 1030, 51, 67.8, 12 569.3, 

 

Et le Suprême se s’arrêta plus de compter. Et les 12 automates prévus pour suivre le robot-juge se mirent eux aussi à subir un brouillage manifeste. Ils tournèrent en rond sur eux-mêmes, puis sans autre logique que celle de se rapprocher des agissements du Suprême, ils débitèrent toutes sortes de chiffres dans la plus obscure confusion.

 

Les musiques mêlant Wagner à Mozart tonitruaient sans s’arrêter depuis leur départ improvisé, rajoutant au cafouillage électronique une atmosphère d’angoisse cauchemardesque et lancinante. Les sons de foule, tout comme les acclamations braillardes ou autres applaudissements grinçants qui ne cessaient plus d’enfler des enceintes du robot-foule, lui-même devenu totalement incontrôlable, étaient maintenant vraiment à prendre comme signe de mauvais augure.

 

Parmi le public, l’attente se contenait désormais de plus en plus difficilement. Il était interdit de sortir de l’audience avant que le Suprême ne le dise, mais aucune règle n’avait prévu l’éventualité d’un tel dysfonctionnement. Le vacarme durait depuis trop longtemps pourtant, et devenait littéralement assourdissant. Quelques-uns enfin commençaient à perdre patience (ou raison) en se levant timidement de leur chaise, mais très perdus ou découragés ne savaient plus où aller. Le temps se dispersant, la débâcle prenant, d’autres se levèrent néanmoins, et plus bruyamment, blasphémant carrément des propositions décadentes à-tout-va, contre « tout ». Une première également. L’équilibre de la salle ne semblait plus tenir qu’à un fil, lorsque d’un coup, le regard bouleversé, la parole enfouie, Alabama se leva et se dirigea face à la tribune entière.

 

Métamorphosée, elle émit de lumineuses vibrations colorées à travers toute l’audience. De larges et longues bandes translucides tour à tour pourpre, ocre, cyan voletaient, unifiaient, triomphaient. Une multitude de faisceaux éclatés, fustigèrent la salle comme une radiante mélopée. Personne ne comprenait ce qu’il se passait, pourtant, Alabama venait d’entamer la première étape de l’évolution d’un langage vers la lumière. En leur communiquant en couleurs cette fois-ci, les bases d’une autre façon d’interagir avec le monde, elle engagea la plus importante avancée de leur temps. Le langage des couleurs allait transfigurer la planète, littéralement. Une autre Révolution pouvait dès lors profondément s’engager.

 

 

 

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