Nouvelle 15!! "Le cours d'Histoire Vivante".

Publié le par ALEKS KA

videodrome

 

 

Le combat stratégique prenait fin, entre effusions de sang et ennemis rendus à la terre. Une armada d’outils de bouchers disposés le long du corps et de la boue mêlée d’hémoglobine lui recouvrant jusqu’à sa vue, Sidman avale ses gélules de vitesse, règle mentalement l’année d’arrivée sur son époque, et ferme les yeux. Son corps disparaît aussitôt du champ de guerre dévasté, ne laissant de son passage que les résonances d’un ardent éclair disparu.

 

Dans la classe, le professeur Timonk regarde sa montre, se lisse sa longue moustache d’une main en tapant du pied nerveusement, l’air inquiet.

 

—   Qui veut aller récupérer Sidman dans les tranchées, j’ai peur qu’il ne lui soit arrivé quelque chose, son retard n’est pas normal. 

—   Moi je veux bien monsieur !

—   Non moi, c’est moi qui sauverait Sidman mssieur!

—   Non moi ! S’il vous plait, moi !

 

Sidman est très populaire, facilement le garçon le plus respecté de l’école. D’abord parce son père est un héros de la conquête spatiale, puis parce que ses entraînements quotidiens pour devenir maître en télékinésie font de lui le garçon le plus respecté d’entre tous. Dans la classe, tout le monde lève la main à s’en démettre le bras, plus résolu à tirer leur idole d’une mauvaise passe que de devenir bon élève. Seul Drumond, un enfant roux au teint blafard et à l’allure chétive s’enfonce dans son siège.

 

—  …Drumond ? » interpelle le prof.

—   Oui monsieur ? 

—   Vas-y et bonne chance. 

—   Heu… Mais je ne me sens pas très bien monsieur, quelqu’un d’autre ne pourrait pas y aller à ma place aujourd’hui? 

 

Tout le monde relève la main, s’agitant plus massivement qu’un banc de requin sur un cadavre sanglant, mais le prof reste impassible, concentrant toute son énergie sur Drumond, le gringalet le plus trouillard de la classe.

 

—   Allez, on file Drumond et on ne discute pas. Tu peux y arriver toi aussi » rajoute-t-il en l’observant dans un sentiment qui se voulait rassurant.

 

Drumond… LE bouc émissaire d’une bonne partie de l’école. Le seul qui soit dispensé de sport et de cantine. Celui qui subit presque autant de railleries de la part des élèves que des profs. Autant dire qu’il était clair que Drumond aurait préféré vendre sa mère plutôt que d’aller chercher le pire de ses tortionnaires en terrain miné. Drumond était né sans aucune prédisposition au pouvoir, qu’il soit psychique, physique, ou bien spirituel. Il n’avait aucune répartie non plus, et il valait sérieusement mieux pour lui qu’il garde le silence plutôt qu’il tente d’en sortir une, s’il ne voulait pas finir immergé sous un flot d’objets lourds psycho-portés.

 

—   Mssieur mssieur ! Drumond il flippe grave, regardez le comment il est tout blanc! Mort de rire Drumond, t’as pas appris tes cours ou quoi ? Trop facile la guerre à ctt’époque… T’as ptêtr peur du grand méchant Sid non ? Mort de rire…

—   Dewolf, Laissez-le. 

—   Bien mssieur. » fit Dewolf.

 

Ce trimestre à l’école, en cours d’histoire vivante, ils étudiaient les méthodes guerrières de l’ancien monde. Et l’idée de se retrouver en face d’un Sidman envoyé en contrôle surprise sur le terrain, armé jusqu’aux dents, blindé d’attirails barbares, au cœur de tranchées préhistoriques piégées d’obus meurtriers, lui faisait carrément tourner de l’œil.

 

—   Drumond, allez vous préparer et à la seconde, c’est un ordre ! Un des nôtres se trouve peut-être en danger, on ne doit pas hésiter ! D’ailleurs, je suis certain qu’il l’aurait fait pour vous ! » lui rappela le professeur, avant que l’ensemble de la classe n’entame un rire compulsif de moquerie concernant ses dernières paroles.

 

Ils rigolaient, chahutaient, tapaient le crâne de ce pauvre Drumond en se tordant de rire, avant de se taper dans les mains entre eux, plus unis et fiers que jamais par leur troublante imbécillité.

 

—   Dewolf et les autres ! Vous ne valez pas un centième du respect que l’on vous porte. Réussir un combat est un acte isolé et méritant s’il est réalisé dans les règles de l’art. Il devient nul si la victime est seule face à une bande d’enragés. Tenir le coup lors de railleries collectives est bien plus méritant que vous ne pourriez l’imaginer. Vous vous en rendrez compte quand vous aurez fini vos études, seul face à vous-même, ça fait tout drôle vous verrez. En attendant Drumond, tenez bon, et partez. Ramenez nous Sidman intact et nous poursuivrons cette discussion avec l’intéressé. 

 

Comme d’habitude Drumond n’avait plus d’autre choix que de se plier, sempiternellement acculé derrière ses propres peurs pour commencer, puis par le poids des intimidations externes qui ne tardaient jamais à venir. Les cours d’histoire vivante étaient pourtant d’ordinaires ses préférés. Lorsqu’il devait apprendre le déroulement des premières expéditions de Christophe Colomb pour le nouveau monde par exemple, Drumond faisait tout son possible pour partir en leçon vivante sur les flots. Quand il devait réviser la construction des premiers aéroplanes militaires, ou les conditions pratiques du premier pas dans l’espace aussi, il prenait beaucoup de risque pour passer en premier. Et quand il devait étudier les différents courants de l’histoire de l’art aux travers des siècles en intégrant la vie des artistes pionniers, Drumond se sentait juste bouillir. Quelle vie que celle des artistes, pensait-il! Mais les guerres… Quel intérêt de nous rappeler les erreurs de l’Homme ? gardait-il pour lui.

 

Enfin. Il se prépara à l’assaut comme « convenu », revêtit les combinaisons et armes d’époque, respira un grand coup, prit une gélule de vitesse, régla mentalement l’année d’arrivée et ferma les yeux. Son corps disparu de son bureau en un claquement de siège, pour réapparaître plus de trois cents années en arrière en pleine boucherie reconstituée, flanquée de trous d’obus et d’ennemis endiablés, aux apparences plus dramatiques les uns que les autres.

 

Un voile de lumière plus tard donc, le corps de Drumond se cristallise près de celui d’un jeune soldat mort, le visage et les jambes explosés dans un cercueil de boue et de sang abominable. Quand il visualise l’ampleur ingérable du drame de la guerre, il perd tout contrôle sans attendre, et hurle à tout va en se mettant à courir en tous sens. Une seule idée en tête. Repartir au plus vite à son époque, finir cette interro démoniaque et si possible, rentrer sain et sauf avec son ennemi juré en prime. Peut-être que cela lui vaudrait au moins une once de respect cette fois-ci? Mais il avait beau hurler son nom en survolant les tranchées, aucune trace de Sidman. Impossible qu’il ressorte de ce devoir vivant et indemne, si son propre tortionnaire, lui-même, n’en était pas revenu. Probablement pris en otage par une tripotée d’ennemis téméraires, ou pire encore qu’en savait-il...

 

Les sons l’assourdissaient, des bombes explosaient de toutes parts, des tirs fusaient sans cesse. Le ciel vibrait de couleurs infernales aux rythmes de milices obstinées. Drumond allait défaillir pour de bon quand, face à lui, il découvrit un Sidman en bien mauvaise posture. Un jeune garçon ennemi le tenait en joue, et un autre allait le prendre en traître avec une lame de boucher. Si Drumond n’intervenait pas, son pire ennemi était fait. La proposition lui paraissait pourtant tentante. Mais s’il revenait en classe sans le petit protégé de l’établissement entier, il pouvait dire adieu à tout espoir de vivre normalement ses prochaines années. Il serait condamné à souffrir les pires tortures de la part de chaque élève, très probablement il serait assailli de culpabilité aussi, et finirait ses jours accablés de remords entre deux châtiments.

 

Drumond se reprit et analysa la situation. À ce qu’il pouvait en discerner, sa propre présence n’avait pas encore été remarquée. S’il voulait aider Sidman, il devrait se battre. Concrètement, il devrait utiliser une arme, mais laquelle ? Et comment faire ? Il n’avait jamais eu d’interro en situation de guerre et était incapable de tenir un fusil presque aussi lourd que lui. Il détacha de son accoutrement barbare l’une des armes suspendues, la soupesa en main comme il pût, la hissa sur l’épaule. Lorsqu’il trouva une position qui ne lui brisait pas trop les os, il se mit à viser l’un des deux assaillants de Sidman. Il aurait le traître en premier, celui qui s’approchait par-derrière avec l’arme blanche. Il l’avait dans son viseur et prévoyait de lui tirer dans l’épaule, ce qui lui ferait lâcher sa lame et attirerait l’attention de celui qui tenait Sidman en joue, lui faisant comprendre qu’il ferait mieux de détaler aussi sec. Bon. Pourvu que je ne shoote pas Sid, pourvu que je ne shoote pas Sid, se répéta lentement Drumond… Et le coup partit. Finalement, ce fût le premier assaillant qui fut touché. Ce n’était pas ce qui était prévu mais on pouvait tout de même admirer la précision hasardeuse du tir, pour une première… Enfin. C’était la première fois que Drumond tuait quelqu’un, et un enfant de surcroît. En réalité, il en avait la nausée. Mais tout se précipita. Le second, celui à l’arme blanche qui voulait planter Sidman dans son dos, détala se cacher. Sidman eut la présence d’esprit de se jeter sur l’arme du premier, qui restait inerte à terre, avant de se retourner d’un geste bref et de viser Drumond sans le reconnaître.

 

—   Nooon ! Sidman c’est… c’est … c’est moi ! Drumond ! Ne tire pas !!

—   Drumond ? Mais qu’est ce que tu fous dans mon interro, putain j’allais renverser la situation, t’as tout foutu en l’air, blaireau!

—   Mais je… Je viens de te… Je viens de te sauver la vie là Sid !

—   Ah ouais tu crois ça toi ? Et qui va te croire à l’école, hein?

—   Mais toi… Toi ! Tu es obligé de me croire ! Tu serais m…

—   Mais ouais c’est ça, je serais mort sans toi… Pti con va, tu veux une médaille aussi?

 

Et Sid s’approcha de Drumond en l’intimidant. Il avait posé le bas de son arme à terre et s’amusait à lui tripoter le visage d’un coup de main furtif, le pousser, le claquer, lui frapper la tête. Sans cesse. La tête. Rien ne changerait jamais dans l’avenir de leur relation. Mais l’ambiance du champ de guerre, la vision de tous ces cadavres, et le fait qu’il ait tué un enfant pour sauver la vie de Sid, tout « ça » tourmentait gravement Drumond.

 

—   Arrête Sid… Non ! Ne me frappe pas… Arrête ça… Arrête ! Arrête de me prendre systématiquement pour ton souffre douleur MEEEERDEUUUH !

 

Drumond était méconnaissable. Il n’avait jamais eu l’occasion de dire une pareille phrase, et encore moins à Sidman. C’est aussi la première fois qu’il avait Sidman pour lui seul. Évidemment, il se faisait d’ordinaire toujours attaquer par la bande entière, ce qui le tétanisait à chaque fois. Sans réfléchir, Drumond donna un coup dans l’arme que tenait Sid et la fit tomber au sol. D’un geste improbable, comme surnaturel pour lui, il prit un pistolet qu’il portait en ceinturon et posa son canon entre les deux yeux de Sid, en étant rouge de colère et tout tremblant.

 

—   Sid je te déteste tu m’entends ?

—   Ola mon ami, attention là ! Va pas te faire mal avec ce petit bijou dis…

—   Je te HAIS tu comprends ? C’est toi et ta renommée ridicule qui me font devenir la risée de l’école. Tu sais ce que c’est que de devenir la bête noire pour tout le monde, et de devoir le porter comme un insigne tous les jours que Dieu fait ? Tu sais ça ?

 

Drumond en pleurait de rage, il perdait son souffle, son calme, sa conscience. Il n’était plus du tout lui-même, en tout cas pas celui qui avait pour habitude de s’en prendre plein la gueule à chaque récré. C’était clairement un autre garçon. Sid s’en apercevait aussi. Il se rendait compte que le gars qu’il avait en face de lui était peut-être le plus téméraire de toute sa foutue bande de lèche-cul, qui le plaçait d’office sur un pied d’estale.

 

—   Sid. Je crois que je vais te tuer, tu me fais gerber, pour moi tu es déjà mort de toute façon. Et tu sais quoi ? Après ça je me tirai une balle et pourrirai ta mort en enfer, tu m’entends ?

—   Euh… Drumond. J’ai l’impression que tu réagis plutôt mal à la guerre mec. Faut le prendre comme un jeu sinon… Mais regarde toi, on dirait un animal, t’es flippant j’te jure !

—   Un jeu ? Mais t’es vraiment débile Sid. Tu comprends rien à rien. Tu veux jouer à la guerre avec moi ? Tu crois qu’on pourra retrouver une vie normale après ce que je vais nous mettre dans le cerveau ? Tu crois que c’est un JEU tout ça ?

—   Attends un instant là, tu veux pas qu’on parle calmement toi et moi ? Il y a peut-être des choses qui ont merdé toutes seules tu sais ?

 

Et le premier coup partit.

 

—   AAAAAAAAH !

—   Bang ! Dans ton genou. Tu as vu comment j’ai pas manqué ma cible là ? Tu le dirais à toute la classe que Drumon t’as shooté hein ? Réponds moi ! Hein que tu le diras à tout le monde que je tire comme un Dieu sur ceux qui me font chier, hein??

—   T’es complètement barge mec… Putain ça douille, t’es un FOUTU DINGUE! Aaaaah…

—   Tu veux qu’on rentre maintenant ? On va jouer à la guerre à l’école ?

—   Oui je veux qu’on rentre mec. Tout ça craint à max. Excuses-moi ok ? Ex-cuses-moi. OK ?

—   C’est trop sympa de ta part Sid. Tes excuses me vont droit au crâne, tu sais le truc que t’arrêtes pas de taper d’ordinaire. Tu veux pas me faire un petit bisou aussi ? Là, sur la bouche où tu shootes avec ton pied quand ça te plait ? Steuplé Sid, juste un pti bisou après j’arrête mon délire, ok ?

—   T’as grillé un câble mec… Non il est hors de question que j’te… AAAAAAAH !

—   Bang Bang ! Dans l’épaule. Ça fait mal aussi hein ? Bon allez. On rentre et je garde mes flingues sur moi. On verra qui dans la classe se fout encore de ma gueule avec ça.

 

Dans une précipitation extrême, un geste malhabile et surexcité, Drumond reprit une gélule de vitesse qu’il goba plus vite que son ombre. Il se représenta mentalement les chiffres de son époque qui lui vinrent à toute allure, et clôt ses paupières comme une flèche trouve sa cible. Sidman faisait de même, plus lentement, en se tordant de douleur et perdant son sang. Drumond n’avait aucun remord, il souhaitait juste que toute l’école crève et avec les armes qu’il avait sur lui, il serait même prêt à se faire sauter sans aucune peine.

 

Ils allaient se retrouver en classe comme avant, sauf que rien ne serait plus pareil cette fois-ci, se perdit-il à penser, avant que son corps ne disparaisse du champ dévasté comme il en était apparu, dans un éclat saillant de lumière brève.

 

Dans la classe cependant, personne ne revenait. Le professeur attendait, les élèves discutaient, le temps passait. Quand le professeur se mit à suer à grosses gouttes à l’idée qu’il se soit passé quelque chose, les élèves le sentirent passer et soudain, un silence de mort emplit la classe. Les places vides des deux « voyageurs » prenaient tragiquement une présence pesante, étouffante, inavouable. Que se passait-il pour Sidman, se demandait l’ensemble de la classe,  sans se soucier le moins du monde de la demi-portion rousse et fluette partie risquer sa vie pour le ramener.

 

                                                         *

 

Plongés dans une surface liquide, épaisse et gélatineuse, deux embryons accrochés l’un à l’autre baignent en profondeur. Leur volume grossit à chaque seconde passée, jusqu’à ce qu’ils obtiennent une taille stagnante et se séparent brutalement. Dans un improbable et constant phénomène d’attraction-répulsion des plus virulents, les deux embryons donnent à leur lutte un caractère acharné. Ils se poussent, se frappent, se tordent les membres, déchirant littéralement leur existence à pourrir celle de l’autre, jusqu’à ce que, finalement, l’un des deux prenne le dessus et plaque le second contre la paroi de leur espace. Et le temps passe, mortellement. Une fois l’embryon vaincu irrémédiablement inerte, l’autre se met à le manger. Il tire, gratte, force et avale jusqu’au dernier membre de son ex-adversaire, puis reste seul un instant dans ce bain sirupeux. Il pense à une époque, presse ses paupières déjà closes et disparaît.

 

Dans la classe silencieuse, le garçon se matérialise nu, engloutit de gelée transparente et tenace. Avec son arrivée soudaine s’aggrave une peur qui dévaste chaque élève. Que se passe-t-il aujourd’hui et où est Sidman ? pensait tout le monde.

 

—   Drumond! Où étiez-vous ? Vous êtes dégoûtant mon dieu… Que s’est-il passé ? Et où est Sidman ?

 

Drumond se tenait nu devant tous, fier et droit. Il parlait avec une assurance méconnue, presque comme Sidman quand il s’adressait en chef à sa meute.

 

—   Je crois qu’il est mort monsieur.

—   QUOI ?? » firent le professeur comme l’ensemble des élèves.

—   Nous nous sommes retrouvés en stade prénatal tous les deux, et mon embryon l’a détruit. J’en suis vraiment désolé, je ne pensais pas que cela irait si loin, mais il m’attaquait bel et bien. J’ai dû me défendre sinon j’y serai moi-même passé monsieur.

—   Mssieur il pipote, »fit Dewolf. « Jamais Drumond-le-bouffon aurait pu faire ce qu’il prétend ! Mssieur, c’est juste pas possible, il faut retrouver Sidman, il faut qu’on y aille tous, maintenant !

—   Oui ! Oui ! On y va tous ! » fit en écho chaque élève.

—   Quoi ? Mais ? SILENCE. » interrompit le professeur. « Drumond, que faisiez-vous en gestation ? C’est sur la résolution d’un conflit de guerre que le devoir de Sidman se passait, pas sur…

—   Désolé Monsieur. Je n’ai rien pu contrôler après mon départ des tranchées, une erreur propre aux gélules certainement ? 

—   … Je… Que tout le monde sorte en déposant ses gélules sur mon bureau. ET EN SILENCE ! Allez vous trouvez un vêtement Drumond. Fin du cours pour aujourd’hui. J’ai l’impression que vous ne comprenez pas bien ce qu’il se passe ici. Sachez que cette disparition risque de porter préjudice à l’ensemble des pratiques vivantes de notre établissement.

 

Avant que l’ensemble des élèves ne soit sorti, le professeur rajouta :

 

—   Avant de nous quitter je voudrais rajouter ceci… A tous ceux qui tenterait une quelconque vengeance sur Drumond, c’est à moi que vous aurez à faire, compris ? Compris Dewolf ? Les autres ?

 

Comme une brume malfaisante, un échange de regards venimeux se dispersait alors dans la classe.

 

—   Ne vous inquiétez pas Monsieur » fit Drumond toujours nu et fier face aux autres, « je crois avoir beaucoup appris de ce cours aujourd’hui, je saurai me défendre » lança-t-il en transperçant chaque élève d’une fureur contenue.

—   Je dois prévenir la direction maintenant » reprit le professeur Timonk, brisant l’impudence du voyageur nu, « et les laboratoires du centre de test pour ces éventuels stocks défectueux aussi... Les cours seront suspendus jusqu’à nouvel ordre. Maintenant sortez.

 

Resté seul derrière son large bureau, le professeur pris dans ses mains chacune des gélules de vitesse posées là, et s’assit l’air songeur et inquiet. Sans ces procédés rendant possible le transport d’un élève au travers du temps, l’ensemble des cours vivants de l’établissement était menacé. Une révolution en matière d’enseignement ne se faisait pas sans accident pensa-t-il, mais de là à en perdre un enfant. La première disparition en 20 ans d’exercice et il fallait que cela tombe sur Sidman ! Si on ne le retrouvait pas, Drumond serait certainement victime d’une lapidation en traître.

 

Drumond, qui avait passé un linge à l’infirmerie, se tenait dans l’encadrement de la porte.

 

—   Monsieur je voulais vous dire… Lorsque j’étais avec Sidman au stade prénatal, j’ai… On s’est battu comme des chiens et… Je ne sais pas comment cela s’est passé exactement, mais j’ai souvenir que… Je l’ai mangé. Je l’ai dévoré même, c’était horrible. Cela m’angoisse, je ne me sens pas bien du tout, mais c’est pourtant la vérité. Au stade d’embryon, je me sentais plus fort que lui et je l’ai… Monsieur, qu’est-ce que je vais devenir ?

 

Drumond avait perdu son regard de carnassier, et ses yeux tremblaient de larmes. Le professeur Timonk le fixa tout le long de son témoignage dans un effarement tel qu’il ne sût plus rien dire. Il ne pouvait même plus penser… Un silence de stupeur passa. Et avant qu’il n’ouvre finalement la bouche pour improviser quoi que ce soit de rassurant pour l’enfant, Drumond était parti.

 

En proie à un irrépressible engourdissement qui le tétanisait, le professeur se cacha le visage d’une main, tout en lissant nerveusement sa moustache démesurée d’une autre et, anéanti, se sût plus rien faire d’autre que pleurer. Sans discontinuer. Il était perdu. L’ensemble de ses efforts pour rétablir un semblant de paix entre ses élèves était mort avec cet aveu. « Drumond-le-martyre » avait été contaminé par la folie des autres, et le fait de l’avoir envoyé en devoir sur la guerre n’avait sûrement fait qu’accélérer la révélation de son penchant meurtrier. Tout ce que Timonk comptait faire était de voir Drumond ramener publiquement Sidman, et poursuivre la discussion entamée en classe autour du respect que les enfants se devaient d’éprouver mutuellement. Au lieu de ça, Drumond avait pactisé avec l’ennemi, tué son problème dans l’œuf, et était revenu métamorphosé. Quelle honte… Timonk ne pouvait s’arrêter de pleurer.  Il n’était plus digne de professer quoi que ce soit, à quiconque.

 

                                                         *

                       

Alertée par les gémissements du professeur, Sonnie, l’agrégée en biologie du cours d’à côté, rejoignit la classe de Timonk d’un pas lascif, totalement blasée.

 

—   Qu’est-ce qui se passe cette fois-ci professeur ? Un élève vous a caché vos besicles ?

—   ­Deux de mes élèves se sont retrouvés téléportés dans l’un de vos exercices vivants. Ils ont été changés en embryons et se sont entretués.

—   Qu… Comment ?

—   Tout est de VOTRE FAUTE !!!

—   Attendez… Je ne comprends pas… Une interaction entre nos gélules peut-être ?

—   L’un de mes élèves a dévoré l’autre embryon, que va-t-il se passer maintenant hein ?

—   Mon Dieu… Où est cet élève maintenant ?

—   Pourquoi ?

—   Il l’a mangé vous dîtes… Il a donc encore en lui les germes d’embryons de l’autre élève, vous me suivez ?

—   Vous êtes dégeulasse !

—   Non je suis sérieuse ! Il faut le récupérer, vite ! C’est notre unique chance de sauver les 2 élèves, nous n’avons pas de temps à perdre Timonk. Savez-vous quelle autre leçon vivante se déroulait à l’heure de nos cours respectifs?

—   Celui de thérianthropie je crois, pourquoi ?

—   Oh non… Et savez-vous où ce cours en est par le plus grand des hasards?

—   A l’étude de la transmigration de l’âme d’Horus je crois, mais vous allez me dire pourquoi à la fin ?

—   Aïe… Cette fois-ci c’est très grave Timonk.

 

Tout en entraînant le professeur à sortir de la classe en pressant le pas, Sonnie tentait d’expliquer à Timonk ce qu’elle redoutait.

 

—   Nos cours ont eu lieu aux mêmes heures. Et il y a clairement eu une défaillance du système énergétique, gérant l’ensemble spatio-temporel de nos cours vivants. Vos élèves se sont retrouvés dans mon cours par interférence, comme ils se sont retrouvés très probablement aussi dans celui du cours vivant de thérianthropie, puisqu’il se déroulait en même temps que les nôtres. Suivez mon résonnement Timonk, le cours en question traitait des transformations d’être humain en « chose » animale ou divine, puis de leur transmigration ! Comment connaître la portée de l’interférence dans le temps ? Vous comprenez l’urgence maintenant ?

—   Mais… Quoi ? Non ! Je ne comprends plus rien du tout !

—   Dépêchons-nous Timonk, où habite ce garçon ? Vite !

 

*

 

Sur la route menant au foyer du jeune Drumond, Sonnie et Timonk découvrirent d’alarmantes traces de sang mêlé au sol, quelques fragments de tissus déchirés, et plusieurs traînées de liquides blanchâtre et visqueux. Au loin, gisait le corps déchiré de Dewolf, et plus loin encore, celui des autres élèves de la classe de Drumond.

 

En regardant vers le ciel, Sonnie frappa l’épaule de Timonk. Une gigantesque forme abyssale évoluait dans le firmament. Elle teintait le ciel d’une bouillonnante lumière rousse, qui semblait s’évader vers un ailleurs en constante progression. Par bribes de couleurs plus intenses, elle propageait de larges faisceaux radiants sur l’ensemble de la voûte céleste, comme pour tenter de contenir le monde entier au creux de ses bras ardents. Pétrifiés, le professeur Timonk et sa collègue observaient, juste au-dessus d’eux et de l’établissement, la formation de deux boules de feu se dessiner au centre d’un vaste tout cosmique devenu terriblement sombre et rougeoyant. Les deux formes semblaient se livrer un affrontement obstiné, et leurs dimensions, prendre progressivement une ampleur démesurée. Les cieux eux-mêmes ne paraissaient plus en mesure de combler l’étendue de leur déchaînement guerrier. L’effervescence du combat de ses deux titans allait certainement envahir le reste de la galaxie et durer jusqu’à l’aube d’une autre éternité, osa se dire Timonk, les yeux soudain creusés par le vertige d’une telle révélation.


 

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Alice Mazuay 17/07/2010 21:47


C'est bon ça ^^


ALEKS KA 20/07/2010 11:58



Cool que ça plaise!! Le concept du cours "Vivant" est venu de lui-même, j'aime assez moi aussi ,p))


Si cela pouvait exister un jour, O my god O.O


Merci pour ton mot Alice, il me va droit là où ça fait un max de bien, tu es la bienvenue à ton aise...


A.K. ; )