Nouvelle 07!! "Le fabuleux destin d'Albert Raslecoin".

Publié le par ALEKS KA

*Contrainte réalisée pour cette nouvelle : la finir entièrement en une heure et la publier. Merci pour votre indulgence !! Il n'en reste pas moins un "fabuleux" destin... Enfin vous verrez... Bon voyage!*

 

Fellini-dessin-Les Femmes-Maîtresses-Exposition-La-Grande-


 

«(…) Gédéon découvrit enfin la cachette d’Elise dans le placard. Toute dévêtue, portant un masque rouge et noir à dentelle sur son visage, elle se mit à ricaner. Puis elle sortit en courant dans la pièce et se mit à danser frénétiquement autour de lui. Il cherchait cette garce depuis si longtemps… Fièrement vêtu de ses collants noirs, le torse nu et masqué lui aussi, il était maintenant fin prêt pour la riposte. Il courut après elle avec fougue, mais dans la hâte se prit un pied dans le tapis et lui tomba dessus comme une bête morte. Elle vociféra des mots d’oiseaux à son encontre et ils se mirent à se disputer vivement sur la raison de la chute. Bien sûr, ni l’un ni l’autre n’étaient prêts à redémarrer leur jeu coquin, jusqu’au moment où… Gédéon, excédé, voulant sortir de la pièce au plus vite, ouvrit par mégarde la porte d’un autre placard, d’où sortit… Albertine, jeune femme aux courbes excentriques et renversantes, entièrement recouverte de bas-résilles ! Sa coquinerie évidente fit plisser les babines moites d’un Gédéon hébété, dont la mauvaise humeur était subitement passée. Le jeu pouvait enfin recommencer !(...)  »

 

   50 pages et aucune autre action que celle d’ouvrir des portes et de voir défiler des clichés…

   Mais… 

   Mais comment voulez-vous interpeller le lecteur, sans parler de la lectrice, avec vos labyrinthes de portes qui n’en finissent plus et ce dédale interminable de vide narratif? 

   Mais je vous le dis ! L’action arrive ! L’histoire, je veux dire ! Plus que quelques pages de mise en place et on est dedans ! 

   Oui je connais ça… Mais désolé mon cher, pour nous c’est dehors qu’on vous imagine le mieux. Alors courage et n’ayez pas peur de changer de métier hein ? Il n’est jamais trop tard! 

   Vous n’avez aucun droit de me juger ainsi ! Vous et votre maison d’édition qui ne sortaient que des pamphlets communistes, vous me le supplierez mon chef-d’œuvre quand vous serez au creux de la vague. Je vais de ce pas voir ailleurs. INCULTE ! 

 

Et ainsi partit un homme, que la vie littéraire ne faisait que malmener depuis tant d’années. Trop vulgaire, pas de style, incohérent, immature, creux, vide… Les adjectifs négatifs lui brouillaient salement son destin mais, va-t-on savoir pourquoi, en aucun cas son espoir. 

 

Albert est écrivain de vaudevilles. Peu connu certes, il faut admettre qu’Albert est comme coincé entre le nul et le zéro depuis sa première pièce. Des folles et des fous obsédés qui sortent sans cesse d’un placard, sempiternellement dénudés, voilà son unique évasion. Et en tant que névrosé de l’écriture, il passe son temps à produire des soupes qu’il envoie aux éditeurs, et qu’on lui renvoie aussi sec sans les lire, maintenant qu’il est fiché dans ce style.

 

Son nom, Albert Raslecoin, orne en effet les blacks listes de tous les éditeurs de vaudeville de sa région. Certains de ses détracteurs les plus farceurs, ont même participé à sa chute vertigineuse en plagiant son style « déficient », et en l’envoyant à d’autres éditeurs sous son nom, histoire de s’assurer qu’il ne sortirait pas la moindre lettre du pays. Mais aujourd’hui, contre tout logique, Albert a tout de même décroché un rendez-vous. Un nouvel éditeur vient juste de s’implanter aux frontières de la ville, un jeune novice à ce qu’il paraît. Pas forcément bon signe pour le quidam des écrivains, mais pour Albert, il s’agit de pouvoir enfin rencontrer son destin. Son avenir entier d’auteur de vaudeville en dépend. Il s’agit de son ultime chance et il en est tragiquement conscient. Bien que son passé ait déjà essuyé beaucoup d’entretiens ratés et de refus, il le sent d’avance, celui-ci va transformer sa vie et enfin célébrer son talent depuis trop longtemps méconnu. Il passera la porte avec les épaules rentrées de l’écrivain rejeté et en partira auréolé d’une bénédiction pour l’ensemble de sa carrière. Albert n’est pas devin non, mais rien n’entache son joyeux optimisme !

 

Son nouvel opus intitulé « Les aventures de Gédéon » est son plus grand espoir. Il n’a jamais aussi scrupuleusement suivi son instinct, ses pulsions, son troisième œil.

Son histoire regorge de belles et jeunes femmes plantureuses cachées dans d’innombrables placards. L’atmosphère baroque et sexy, comme les intrigues insoutenables qu’il a créés, vont l’amener au podium de la célébrité, c’est certain ! Albert le sent cette fois ci, son vaudeville fera l’unanimité. 

 

Vendredi matin, le jour de la gloire, Albert se rend donc tout frétillant à son rendez vous. Il s’est paré d’un costume baroque pour faire corps avec sa pièce, de chausses d’époque et d’un col rehaussé pour être prêt à recevoir l’adoubement décisif. Mais la sentence est tranchante, que la tête lui soit coupée.

 

Albert repart alors en jean et tongues, que sa femme lui avait soigneusement préparé dans un petit sac pour son retour, au cas où… Et il s’approche du fleuve qui déchire sa ville comme son cœur, puis se dirige vers le pont, l’esprit ravagé, l’espoir vaincu. D’un geste impulsif, Albert jette de son sac son passé baroque et son œuvre vaudeville…  Adieu costume princier, et que vogue au loin l’échec de ces farces parodiques !

 

De retour du fleuve où dérive encore l’objet honteux de son coeur, Albert se sent d’attaque pour la riposte. Radicalement,  il décide d’emprunter, sur les conseils de sa tendre femme, les voies sombres et lugubres des enquêtes policières. Bien plus à la mode, il fera un tabac !

« La chevauchée fantastiques de Gaston » sera son prochain opus. Son œuvre glorieuse, il le sent déjà… Du suspense, du crime, du mystère, et puis aussi du gore, un peu, pour se faire plaisir. Ça y est, les mots lui coulent de la main, vite de quoi écrire !!

 

« Gaston, officier à la PJ de Toulouse, vient de perdre sa femme des mains du plus dangereux criminel de la région. Le tueur en série, Lucien Vache, a démembré sa femme en l’attachant à deux chariots dirigés par des chevaux. Au moment crucial où la femme l’implore de lui laisser la vie sauve, Lucien arrache les poils de queue des chevaux placés en directions opposées, et se délecte des craquements et déchirements de peau occasionnés. Lucien Vache devient alors le cheval de Troie de Gaston, le policier en colère. »

 

Albert est fier de lui, en 6 mois d’un travail acharné il sort de son imaginaire foisonnant un style nouveau, une histoire de meurtre et de vengeance à couper le souffle… Il tient le filon du renouveau du polar ! Par précaution, Albert décide de se trouver un pseudo plus raccord.

« La chevauchée fantastique de Gaston », sera écrite de la main du nouveau romancier noir Roger Lapointe. Il imagine déjà les critiques mentionnant que son nouvel opus est en passe de devenir un Best seller aux éditions du clair de lune, la meilleure, la plus célèbre maison d’édition de polar, celle qui est née pour lui. Une fois son pseudo trouvé, il envoie son nouveau bébé et attend, plein d’espoir.

 

1 an plus tard, Albert reçoit enfin un coup de fil. Il a rendez-vous vendredi prochain avec un petit éditeur corse, auquel il n’a même pas envoyé son roman. Peu importe, Albert est prêt maintenant, il est devenu le charismatique Roger Lapointe et il n’a plus peur de rien.

 

Vêtu d’un imper noir, d’une plume et d’un chapeau de cow-boy, (tenue de prédilection d’Albert quand il écrit désormais ses polars) il se rend à son rendez-vous.

 

Mais encore une fois, la sentence est expéditive, pire qu’on ne pourrait l’imaginer même. L’éditeur s’est en réalité trompé sur l’identité du contact à faire appeler, et sa secrétaire a fait l’erreur de donner rendez à un Roger Lapointe, alias notre Albert, plutôt qu’à l’écrivain qu’il souhaitait réellement faire venir, un certain Roger Lepoint, anthropologue et écrivain.

 

Albert en prend un sérieux coup, car l’éditeur refuse catégoriquement de le recevoir, malgré qu’il se soit présenté par leur faute. Albert n’en peut plus, il s’en mord les doigts de rage, au sang. Et il commence à voir rouge mais préfère partir sans scandale. Mais il ne rentre pas chez lui, de peur et de honte d’avouer encore à sa femme un échec. Un autre. Qui plus est, avouer la désolante raison de ce refus pour son ouvrage cette fois-ci, le tuerait sur place.

 

Alors Albert rentre dans un bar, et décide de se soûler. Cela pourra peut-être l’inspirer. Et puis tiens ! Ce soir il va se faire une pute, il n’a jamais essayé. Et puis c’est ça ! Cette nuit pour lui, ce sera l’occasion d’expérimenter tout ce qu’il n’a jamais fait. Il achète 3 grammes de coke à la pute et commande 4 bouteilles de whisky au motel qui les héberge. Cette nuit, ça va être chaud se dit-il, déjà sous l’effet de l’alcool. Cassandra, la prostituée lui propose un petit shoot d’héro qui lui reste, pour continuer leur envolée… Albert ne connaît pas, donc il accepte.

Les effets sont très compliqués à gérer pour lui. Il n’a pas l’habitude de boire, ni celle de se droguer ou de tromper sa femme et sa tête s’embrume encore plus, lorsqu’il repense à ses échecs d’écrivains ratés…

 

Perdu dans d’affreuses limbes aux tortures mentales aliénantes, Albert s’en prend à Cassandra. Ca non plus il n’avait jamais fait, alors… Il commence à la battre avec une bouteille de whisky, sur ses seins, puis son crâne, oui encore une fois sur le rouge qui se forme sur son crâne. Et puis la chaise qui se trouve près du lit… Il l’a prend et frappe de nouveau Cassandra, sur les flots de rouge qui se déversent de son crâne. Là, oui… Ça commence à devenir bien. Albert se sent véritablement autre, mais son état est vraiment confortable, alors il continue. Il chante, il hurle plutôt, il pisse sur Cassandra morte étalée sur le lit, devenu rouge de partout maintenant. Il se baigne dans ce rouge qu’il aime tant soudainement, puis il crie encore, car cela lui fait un bien fou de crier tout d’un coup. Et après ça, Albert à envie de sortir, il fait trop chaud et cette chambre de motel pue la mort.

 

Albert est nu, couvert de sang, et il n’est plus du tout lui-même… Il croise le réceptionniste avec un pied de la chaise de la chambre dans la main. Naturellement, le réceptionniste de nuit s’enfuit dès son approche pour appeler les secours. Albert le cherche, et crie de plus bel, il a envie de faire jaillir encore un peu de rouge sur lui aussi… Albert est en pleine montée. Il ne perçoit que les couleurs des phares derrière la porte vitrée. Des couleurs blanches, jaunes, rouges l’aveuglent… Mais il cherche le réceptionniste, et hurle son désir pour qu’il arrive.

Il se dirige vers le flot de lumière, surtout vers le rouge qui clignote. Il frappe la porte vitrée du pied de la chaise qu’il lui reste, et tombe à terre. Un trou à l’épaule et du liquide chaud se répand alors sur son corps. Quelques instants plus tard, deux policiers s’empareront du corps inerte d’Albert.

 

 

En prison, Albert tente de se suicider, mais même ça il n’y arrive pas. Au fond de lui il pense que sa vie ne pourra jamais prendre fin s’il n’achève pas le roman pour lequel il est fait. Un seul suffira. Alors Albert se remet à écrire. Et avec tout ce qui lui était arrivé dans sa vie, il n’avait plus rien de mieux à raconter que sa propre biographie. Après son suicide, qui fit vendre son livre comme un vrai best-seller, on pouvait lire de lui que le personnage d’Albert Raslecoin était sans conteste l’auteur le plus incompris de ce siècle, le plus prolixe aussi sûrement, une victime de son temps, mort de rage. Quelle belle sortie au final !

 

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Mordhogor 23/05/2010 21:04


Oulà, j'ai traduit "hebdomadaire" par "quotidien". Faut que je consulte là ! Il me semblait aussi que ça faisait beaucoup... K. Dick, c'est sûr que c'est un géant ! Un maître absolu dont j'adore
découvrir les ouvrages, même si j'avoue ne pas en avoir lu depuis longtemps. Je vais m'y remettre, promis !
Donc, @ très bientôt !


ALEKS KA 24/05/2010 09:12



Tu pourrais le redécouvrir avec "Substance mort" qui est sublime sous plein d'aspect...


Il y a les classiques aussi, "le maître du haut château", ou "Ubik"... Moi je lis ses nouvelles en ce moment et c'est juste... un autre K-Dick encore! Vraiment impressionnant le personnage, enfin
je pourrais en parler longuement... Je retourne à ma plume, le défi n'attend pas,!


(enfin juste un dernier ouvrage que j'ai découvert sur lui, qui était encore il y a quelques temps inexistant en pays francophone, sa dernière interview "dernière conversation avant les
étoiles"... qu'il a réalisé dans un contexte excellent, interviewé par une amie en buvant un coup devant un magnéto... Le vrai K-Dick est derrière chaque mot, en les lisant il se matérialise...
et apparaît comme un vrai gamin, c'est vraiment marrant!)


Stopping the cyber pour retrouver l'encre...


Aleks Ka 



Mordhogor 23/05/2010 12:49


Chapeau bas, donc ! Et une nouvelle par jour, donc 365 dans un an ? Je reste tout pantois. Un tel courage me donne une furieuse envie de me replonger dans cet exercice stimulant. Moi qui suis un
grand grand admirateur de Lovecraft et de ses terreurs indicibles (d'où mon pseudo que je traîne depuis plus 15 ans comme un hommage personnel au Maître de Providence), je te lancerai bien le défi
d'écrire une nouvelle permettant de grossir le Mythe (si tu connais cet univers bien sûr !).
Bon courage !
Stef,... euh, Mordhogor !


ALEKS KA 23/05/2010 20:05



Je n'ai lu que des nouvelles de Lovecraft, et quelques courts romans aussi, mais le mYthe m'interroge depuis un moment, je retiens ton défi pour plus tard!)


je n'ai juste plus le temps de lire autant que je le voudrais, je dois découvrir aussi les petites perles de notre époque, Hal Duncan et son diptyque que je n'ai pas encore lu, puis tant
d'autres... il n'y a qu'à rester connecté cinq minutes sur le site du cafard cosmique pour se rendre compte que d'excellents écrivains prennent le relai dans le domaine de l'imaginaire (souvent
des anglais -ou anglo saxons du moins- il faut bien le reconnaître ....)


Je suis aussi toujours en lecture quotidienne d'un des multiples chefs d'oeuvres K.Dickien, ou encore des nouvelles de Silverberg,d' Alan Moore, de Jeff Noon aussi, que j'apprécie
particulièrement. (un ex-zikos ça doit être pour cela!) Fabrice Colin se débrouille carrément bien aussi pour un "francophone".    


ENfin sinon petite rectif pour mon défi-marathon ce n'est pas (encore!) 1 par jour mais... jusqu'à 2 par semaine! Ce qui change tout de même un peu la donne non? Je pourrai tenter d'augmenter le
rythme mais je crains pour la qualité... le propos n'est pas d'accumuler un nombre incroyable d'histoires mais bien de faire voyager le lecteur à chaque envol... (moi aussi par la même occasion
bien sur) puis je vais me tourner très bientôt vers les nouvelles plus longue, dont j'écrirai un ou deux épisodes pas semaine. Contrainte intéressante aussi puisqu'une fois publiée, on ne revient
pas sur ce qu'on a écrit! Je devrais commencer la publication dès samedi prochain j'espère...


Sinon pour détrôner le champion en titre du plus grand nombre de nouvelles écrites (à ma connaissance), j'ai encore le temps, 30 ans ont permis à K.Dick d'en pondre plus d'un millier... c'est
motivant non?! 


Merci pour tes mots en tout cas et à bientôt S.Mordhogor,)


Aleks Ka.



Mordhogor 23/05/2010 10:58


Eh eh ! Véritablement tordante cette histoire. Et le tout a été écrit après avoir été pensé en une heure seulement ? Encore un auteur incompris, qui je l'espère cependant connaîtra le succès avant
l'inéluctable mot "fin" qui clôt invariablement chacun de nos destins.


ALEKS KA 23/05/2010 11:41



Espérons le oui, j'y travaille! Et pour le défi, je confirme, tout a été bouclé en une heure, c'était l'exercice... Véritablement stimulant pour un écrivain. Je le pratique souvent, puis
réorganise les idées sorties, mais pour cette nouvelle, je l'ai gardé tel quel... Je redonne à Albert son "heure" de gloire au final,)


Merci pour ton mot Mordhogor... (et quel pseudo!)